Dans le cadre du programme financé par l’Institut français d’islamologie « Tafukt n ddin : renouveler la compréhension des pratiques de l’islam par ses marges, du fonds Roux au fonds Si Brahim al Kunki et al. », un enrichissement de la description du fonds est en cours qui bénéficie à l’équipe projet mais aussi à celles et ceux qui utiliseront ce fonds désormais accessible sur la plateforme Calames.
Je vous retrouve1 avec une nouvelle lecture d’un cahier d’écolier du fonds Roux-Akenku qui traite cette fois des confréries religieuses. Il s’agit du cahier de Mustapha ben Abdessalam, élève au collège d’Azrou en 1935 ROAK-C36-120-01-008 . La particularité de ce cahier est qu’il est majoritairement en arabe, ou plutôt en dialecte marocain (darija). Il n’est pas écrit en alphabet arabe, mais il est transcrit en caractères latins aménagés comme pour le berbère.
Il y a un seul devoir contenant une longue liste de questions, qui concernent les confréries religieuses avec détails et précisions. L’élève commence par citer les noms des confréries et leur ordre de création chronologique : “Tijaniyin” sont les premiers, “Rma”, “Issawa” et “Jilala” suivent. Il explique que chaque confrérie a un mqadem, un homme qui “commande toute la confrérie dont-il fait partie”, “il est averti de tout et il est généralement le plus âgé”. Ce dernier vit proche de ses compagnons. L’élève précise que ces confréries ne sont pas spécifiques à un lieu, elles sont présentes sur tout le territoire du pays et ses membres peuvent se déplacer, par exemple pour visiter leur mqadem chez qui ils logent le temps de la visite (ou chez des fidèles).
Mustapha explique en arabe (je vous traduit ce qu’il écrit sur son cahier):
Pour faire partie des Tijaniyin il faut savoir lire correctement des versets, se rendre à Fès chez le Mqadem de Sidi Ahmed Tijani (saint) où il faut passer la nuit enchaîné devant le saint à prier. S’il est accepté dans la confrérie, il doit organiser une fête (une “zerda” est plutôt un grand dîner invitant tout le village pour fêter) notamment avec les tijaniyin.
Mustapha nous précise que les tijaniyin aiment prier. Après le travail et le vendredi matin (pour la Jumuaa), ils se rejoignent tous pour prier ensemble à la zaouia (pas toutes les confréries possèdent des zaouias). Apparemment, à cette époque on reconnaît les Tijaniyin à leur manière de saluer, de serrer la main et de tenir un tasbih. Néanmoins, ils ne sont pas très appréciés au sein de la société notamment car ils ne sont pas très solidaires entre eux.
Chaque année, ils rendent visite à leur mqadem à Moulay Idriss du Zarhoun.
Ensuite, pour intégrer la Rma, Mustapha nous dit que cela se passe approximativement de la même manière que les Tijanyin. La personne se rend chez le cheikh Rma, il se met à genoux et lui demande de faire partie de la Rma.
Les Rma aiment chasser et rendre visite aux saints. Lorsqu’ils terminent de chasser ils partagent entre eux et distribuent à d’autres (par aumône pour que se soit halal) leur chasse avec générosité.
Ils portent souvent des Djellabas tachetées avec une grande capuche. Ils sont soudés entre eux, et se considèrent comme une famille, se partagent tout, de manière à faire en sorte que personne ne soit exclu. Leur cheikh est la personnalité la plus importante, personne ne le contrarie et pendant les eid les fidèles sacrifient un mouton en son honneur. Ils n’ont pas de Zaouia, ils se rencontrent chez leur cheikh.
Faire partie des Issawa est différent, en effet, la personne est choisie. La musique Issawa étant spirituelle, selon certains, elle s’empare de l’esprit des personnes choisies. Mustapha nous informe qu’on dit que “Sidi Ben Aissa les appelle”. A cette époque on les reconnaît – eux et les Jilala – à leur manière d’analyser tout ce qu’ils rencontrent. Ils n’ont pas de visite à faire chaque année mais en été (à la fin de la récolte), ils se rendent dans d’autres tribus pour récolter de l’argent en chantant et jouant du bendir et lgesba.
Faire partie des Jilala se passe quasiment de la même manière que chez les Issawa. En été, ils rendent visite 7 jours à Moulay Abdelqader à Meknès pour qui ils égorgent un mouton.
Il n’explique pas qui sont les Hamadcha et comment on on peut faire partie de leur confrérie, or, il les évoquent car 7 jours après eid lmiloud ils vont à Meknès chez le saint sidi Ahmed Dgugiy ou chez le saint sidi Ali ben Hamdouch où ils se font une coupure sur la tête avec une hache pour ensuite se frotter la plaie contre le saint (ils mettent la terre de sa tombe dessus) pour guérir.
Mustapha poursuit avec un conte : la morale de ce conte est encore racontée aujourd’hui au Maroc de manière plus ou moins différente. La morale est que la belle famille est toujours moins aimée que sa propre famille. Dans ce conte l’homme dicte combien de pains doit la femme cuisiner lorsqu’ils reçoivent des invités. Quand ils reçoivent sa famille, il lui dit de cuisiner deux pains mais lorsqu’ils reçoivent sa belle famille qu’un seul, ce qui a énervé l’épouse.
Dans le cahier on retrouve également des chants ou des poésies et j’ai tenté d’écrire en alphabet arabe la première (il y a quelques mot que je ne connais pas, peut-être qu’ils ne sont plus utilisés à notre époque ou qu’ils ont été mal transcrit en caractères latins par l’écolier ; ils sont en couleur) :
اذكر الصلاة على نبي وصلي عليه
شوف الخواجة جاب الحولي قد الفرخ وعيد بيه
حط الصينية و الغرارف و رشقة ليه
شوف الشبعان ديمة كيف لبطانة شبعو خابط فيه
راه ديمة مغوبش حط البريق ديمة طيرة ليه
طلق دربالة كي النعجة ديمة شدّة فيه
شوف الشبعان طامع في المزلط كال ليه عشاه
كي شحر على تبن دخان كُلّ عماه
قصبة ربعي بيعاه جابت قالب معانقة
رجل كي دير اتاي وهي حده”
Tous les chants débutent par une invocation au prophète.
A partir de page 50 on retrouve des chants en amazigh.


Vous avez aimé lire ces récits ? Mustapha n’a pourtant obtenu que 13/20 car selon le professeur Arsène Roux “réponses assez intéressantes mais mauvaise transcription. La revoir entièrement en tenant compte des fautes soulignées”.
- Je suis étudiante en sciences politiques et je réalise un stage à l’IREMAM et à la médiathèque de la MMSH. Dans le cadre du projet de recherche “tafukt n ddin : renouveler la compréhension des pratiques religieuses de l’Islam par ses marges” je travaille sur le fonds Roux-Akenku. Si vous lisez pour la première fois ce billet, je vous invite à lire également le précédent. [↩]
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Manal Choukrallah (8 juillet 2026). Les confréries religieuses marocaines à l’ère du collège berbère d’Azrou (Fonds Roux Akenku). Archives de la recherche & Phonothèque de la MMSH. Consulté le 12 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16j22