Plan cadastral du Caire

A la découverte du “plan Barois” du Caire (1892) dans le fonds Jean-Luc Arnaud

Jean-Luc Arnaud est urbaniste et historien. Directeur de recherche au CNRS,  il a été rattaché au laboratoire TELEMMe une grande partie de sa carrière. Ses recherches portent principalement sur l’urbanisation des villes méditerranéennes à la fin du XIXe siècle.  Entre 2024 et 2025, le chercheur a déposé ses archives à la médiathèque de la MMSH. La série consacrée à l’Égypte, constituée entre 1986 et 1993, est composée pour partie des archives sur lesquelles s’appuie sa thèse, Le Caire, mise en place d’une ville moderne, qui porte sur la transformation urbanistique de la ville entre 1867 et 1907. Elle rassemble des cartes manuscrites, des relevés architecturaux (plans, coupes et détails), des photocopies, des copies d’archives consultées par le chercheur, ainsi que des notes manuscrites.

Je viens d’achever le catalogage de ce fonds sur Calames1. Surprise…, à peine les notices moissonnées et affichées sur la plateforme France Archives, nous sommes sollicitées pour consulter le fonds et la semaine suivante, nous accueillons Dalia al-Nashar, doctorante en histoire de l’art et architecture à l’Université de Toronto2. Sa consultation des archives de Jean-Luc Arnaud et d’André Raymond sur la ville du Caire nous a alertées sur l’importance de certaines d’entre elles, et en particulier du plan Barois.

 Jean-Luc Arnaud a organisé ces archives dans deux portfolios en bois qu’il a fabriqué. Ils conservent des copies du plan manuscrit, dont les feuilles mesurent environ 1 mètre sur 1 mètre 37 centimètres une fois dépliées. Les originaux, rédigés en arabe et peints à l’aquarelle, sont conservés aux archives du Survey of Egypt3 à Giza.

Lors de ses recherches pour sa thèse, Jean-Luc Arnaud a utilisé un photocopieur grand format que venaient d’acquérir le service d’archives. Le plan étant plus grands que la machine, il a collé et assemblé par deux feuilles afin de reproduire chaque planche. 

Le plan Barois, a été réalisé au début des années 1890. La série originale comprend 352 feuilles d’un plan de voirie qui indique les amorces des limites de propriétés du Caire,  alors sous protectorat anglais. À partir de 1863, le khédive Ismaïl Pacha (r. 1863-1879) mène une politique de modernisation de la ville. Il souhaite faire du Caire une grande capitale sur le modèle des villes européennes. Il fait alors appel à des experts français dont certains ont travaillé sous la direction du baron Haussmann à la réorganisation de Paris.

Le projet d’urbanisation est ralenti à la suite d’une crise financière, en 1876, qui entraîne la faillite de l’État et permet aux puissances européennes de prendre le contrôle des finances du pays. En 1869, le canal de Suez est inauguré, puis en 1882, les Britanniques occupent l’Égypte afin de protéger leurs intérêts stratégiques et économiques, notamment autour du canal. Jean-Luc Arnaud choisit d’arrêter son étude sur le Caire en 1907, date à laquelle a lieu une importante crise économique en Egypte.

Le plan a été dressé au début des années 1890  à partir de relevés de terrain par des topographes, sous la direction de Julien Barois,  ingénieur français des Ponts et Chaussées4.  Ils sont  établis à différentes échelles (1/200 et 1/500), contresignés de Julien Barois et datés du 31 décembre 1892. Les quartiers les plus anciens et les plus denses sont représentés à l’échelle 1/200, tandis que les zones moins denses – expansions récentes – le sont à l’échelle 1/500. Les feuilles présentent des orientations différentes, car leurs limites suivent le tracé des rues. Les feuilles ne sont donc pas assemblables directement. Ce plan a été utilisé comme source pour un plan du Caire à l’échelle 1/1000 publié par le Survey of Egypt à partir de 1912.

Le plan permet de localiser les propriétés, les biens waqfs5, ainsi que les sites religieux et archéologiques. Les rues et les lotissements en projet sont dessinés selon un code graphique spécifique. Les noms des lieux et des propriétaire sont écrits en arabe. Sur ses copies, Jean-Luc Arnaud a ajouté des notes manuscrites, des translitérations en caractères latins et des renvois vers d’autres plans.

Grâce au plan de 1892, il est possible d’estimer le nombre de biens waqfs présents dans la ville à cette période. Ils sont particulièrement nombreux dans la vieille ville, où certains quartiers comptent près de la moitié de leur surface en waqfs. Ils le sont beaucoup moins dans les quartiers qui se développent sous Ismaïl Pacha. Il faut noter toutefois que, dans sa thèse, Jean-Luc Arnaud précise que des biens dit waqf dans le plan Barois ne l’étaient pas toujours du point de vue juridique et révélaient d’autres catégories.

Après la révolution égyptienne de 1952, le régime de Nasser (1956-1970) réforme le système des waqfs, notamment les waqfs privés (waqfs ahli) qui sont progressivement supprimés et leur gestion transférée au Ministère des Waqfs. Plusieurs chercheurs évoquent un phénomène d’appropriation des waqfs par l’Etat égyptien au cours du XXe siècle.

Malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé trace de ce plan, ni au format analogique ni au format numérique. Le catalogue des Archives nationales d’Égypte n‘indique pas  de notice de ce plan seul, le  Survey of Egypt  le signale dans son catalogue en ligne feuille à feuille sans signaler s’il a été ou non numérisé6. Aujourd’hui les originaux sont toujours difficiles à consulter car les archives du Survey, sous contrôle de l’armée, reçoivent seulement des lecteurs habilités par ses soins… La numérisation du plan Barois serait l’occasion de le rendre disponible à un plus grand nombre de chercheurs, d’autant plus que les annotations de Jean-Luc Arnaud, l’ont enrichi. La date de sa publication place ce plan dans le domaine public ce qui facilitera son éventuelle diffusion : l’équipe de la Médiathèque de la MMSH a décidé de partir à  la recherche de financements pour organiser sa numérisation et sa mise en ligne… à suivre !

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L’instrument de recherche des archives du fonds Jean-Luc Arnaud (TELEMMe) est accessible sur Calames. Ses archives regroupent ses recherches sur l’histoire urbaine, la cartographie ainsi que l’architecture des villes méditerranéennes d’Orient entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Outre Le Caire, il a travaillé sur Alexandrie, Damas,  le quartier de Galata à Istanbul, Tunis et Saana (versement à venir).

Les archives d’André Raymond (IREMAM) sont également conservées à la médiathèque de la MMSH, au sein du secteur Archives de la recherche, et sont en cours de classement.

 

Bibliographie sélective

Jean-Luc Arnaud, Le Caire, mise en place d’une ville moderne (1867-1907). Des intérêts du prince aux sociétés privées, Sindbad/Actes Sud, coll. « Hommes et sociétés », 1998.

Jean-Luc Arnaud, « Entre vocabulaire et catégorie juridique, usages du terme waqf au Caire à la fin du XIXe siècle », Al-sabil. Revue d’histoire, d’archéologie et d’architecture maghrébine, n° 2, 2017, [En ligne] http://www.al-sabil.tn/?p=2385https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01625210/document

Jean-Baptiste Minnaert, « Compte rendu de l’ouvrage de Jean-Luc Arnaud, Le Caire, mise en place d’une ville moderne (1867-1907). Des intérêts du prince aux sociétés privées », Bulletin monumental, 1999.

André Raymond, Le Caire, Fayard, 1993.

André Raymond, « Les grands waqfs et l’organisation de l’espace urbain à Alep et au Caire à l’époque ottomane (XVIe-XVIIe siècles) »,  Dans La ville arabe, Alep, à l’époque ottomane, Presses de l’Ifpo, 1998.

 

Crédits photographiques : plan cadastral du Caire (PL35-43), photogr. de Dalia al-Nashar, juin 2026, CC-BY.

 

Ce billet a été relu par Jean-Luc Arnaud que nous remercions chaleureusement de son temps et du partage de connaissances. Merci aussi à Dalia al-Nashar de nous avoir permis de comprendre l’intérêt et la singularité de ces cartes.

  1. Etudiante en master 1 à Aix-Marseille Université, en parcours Archives, bibliothèques et humanités numériques, je suis actuellement en stage gratifié par l’UMR TELEMMe. []
  2. Dalia al-Nashar, est affiliée au département d’Art et d’Architecture islamiques de l’American University in Cairo et est architecte de formation. Entre 2009 et 2019, elle a participé à plusieurs projets à Abu Dhabi et en Arabie saoudite. De 2019 à 2025, elle a travaillé au sein de l’Islamic Manuscript Association (TIMA) et a enseigné au département de langue arabe et des civilisations islamiques de l’Université du Caire. La chercheuse s’intéresse dans sa thèse aux transformations de l’espace urbain XIXe et XXe siècles des villes d’Afrique du Nord et de la Méditerranée orientale, avec un intérêt particulier pour la ville du Caire. []
  3. L’Egyptian General Authority for Surveying que l’on peut traduire en français “Autorité générale égyptienne des levés topographiques” est impliquée dans la construction et l’urbanisation de l’Egypte, notamment dans les grands projets nationaux, les routes régionales et les axes de développement. Elle réalise les travaux de levés topographiques et d’altimétrie nécessaires à la mise en œuvre de ces projets et fournit notamment aux citoyens et aux entités publiques des cartes topographiques. Son catalogue est accessible en ligne : https://www.esa.gov.eg/services.aspx []
  4. Installé en Égypte en 1881, Julien Barois a d’abord dirigé la Société anonyme égyptienne d’entreprises et de travaux publics, qui mène des chantiers d’aménagement de la ville avant d’entrer au ministère des Travaux publics, où il devient le responsable du projet de drainage de la ville. Ce projet est à l’origine de la réalisation de ces plans. Henri Ravon, chef du bureau des dessins, organise quant à lui le découpage de la ville selon la densité des quartiers. []
  5. Les waqfs sont des biens produisant des revenus destinés à financer des œuvres pieuses. Il peut s’agir d’un moulin, d’un bain ou encore d’un terrain agricole, dont les revenus servent à entretenir une mosquée ou une fontaine. Les waqfs peuvent appartenir à des musulmans comme à des juifs ou des  chrétiens. []
  6. Signalons que la planothèque de l’IFAO et la cartothèque du CEDEJ n’ont pas de copie du plan dans leurs collections. []

Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lola Pomès (8 juillet 2026). A la découverte du “plan Barois” du Caire (1892) dans le fonds Jean-Luc Arnaud. Archives de la recherche & Phonothèque de la MMSH. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16jct


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