En tant qu’archiviste dans une maison des sciences humaines et sociales, les questions éthiques et juridiques que posent la diffusion des données de la recherche sont au cœur de mes problématiques professionnelles. Elles sont complexes, multiples et les façons de les résoudre sont rarement transposables d’un projet à un autre. C’est pour partager cette diversité d’expériences que, dans le cadre du troisième appel à projets du GIS Réseau Urfist, le projet d’explorer un nouveau mode de médiation par la réalisation de podcasts a été proposé, sous le titre de JuréthicPlaylist1. Plutôt qu’en dresser un bilan, ce billet a pour objectif de faire le récit de cette aventure éditoriale.
Jusqu’alors, je n’étais qu’auditrice ; produire un podcast était un défi. Comme toute auditrice, j’avais toutefois quelques convictions. L’une d’elle était que la qualité d’un podcast ne repose pas seulement sur la maîtrise du montage sonore, il me semblait clair que l’essentiel résidait dans la réussite de la création d’une écoute attentive ; les auditeur·trices devait pouvoir suivre le fil d’un échange, d’une pensée, repérer les idées fortes. Pour cela il fallait penser un scénario, organiser les réponses et construire un récit, sans trahir la parole de la personne interrogée. Rien de compliqué de prime abord lorsque l’on réalise régulièrement des entretiens enregistrés dans le cadre de projets d’histoire orale.
J’ai dû très vite m’y résoudre, seule rien n’est possible et il n’y a pas de recette unique : à chaque podcast, de nouvelles questions d’organisation se posaient. Une fois l’équipe constituée2, nous avons imaginé un scénario courant sur trente minutes autour de trois questions efficaces : présentation de la personne interrogée, évocation de son projet de recherche, ou des missions en lien, et solutions mises en place face aux enjeux éthiques ou juridiques rencontrés. Au fil des entretiens, nous avons compris que les questions elles-mêmes participaient de la narration en donnant le rythme et facilitant les transitions. Plus encore, elles permettaient au public de suivre le cheminement de la réflexion. Nous les avons souvent réécrites et réenregistrées après les entretiens. Retrouver le ton, l’interjection, a été le plus difficile mais dérouler le dialogue sur Audacity permet de se remettre dans le bain de la conversation, de repartir sur le ton adéquat (ou presque).
Rien ne s’est passé comme nous l’attendions sinon sur la temporalité puisque nous avons réussi à être régulières sur la durée : la majorité des podcasts durent une demi-heure, un seul s’allonge sur quasiment 50 minutes3. Quant aux trois questions, la pratique s’est révélée plus nuancée. Tout repose sur l’interviewé·e et la façon dont iel va développer son sujet – Peut être reconnaîtrez-vous les quatre cas que nous avons rencontrés à l’écoute… Certain·es développent spontanément leur propos avec passion en multipliant les détours, ce qui nécessite un travail éditorial important ; d’autres, au contraire, présentent leur expérience de manière très synthétique, ce qui implique de reposer des questions pour prolonger des réponses qui seront ensuite collées entre elles dans le montage ; il y a aussi celles ou ceux qui écrivent tout à l’avance ce qui, étrangement, pose des questions de tonalité, d’inversion de terme à la lecture ; enfin, il y a celles et ceux qui maîtrisent les codes de la médiation scientifique et là, le podcast se construit parfois sans montage aucun. En bref, chaque entretien impose son propre rythme et son propre travail éditorial.
Quant à la qualité sonore, elle n’est pas non plus si simple à obtenir, pourtant tous les entretiens ont été enregistrés avec un magnétophone numérique professionnel Zoom H4. Nous avons privilégié les entretiens en présentiel et deux seulement ont été réalisés à distance. Nous avons volontairement renoncé à avoir recours aux plateformes d’enregistrement en ligne, et nous avons prêté des magnétophones Zoom pour l’enregistrement des voix en local. Ce choix, cohérent avec nos préoccupations sur la maîtrise des données, s’est traduit par un important travail de nettoyage sonore. Qu’il s’agisse de bruits extérieurs, de pièces trop sonores ou d’expressions gestuelles résonnantes4, tous les épisodes ont nécessité une phase d’éditorialisation plus ou moins importante.
Autre chose, que je savais bien sûr, mais qui est venu s’imposer dans le travail de montage : le son est une donnée d’information continue. Le temps de l’écoute est celui de la parole enregistrée. Lorsque le témoin développe son récit, revient sur certains épisodes, utilise des tics de langage ou s’autorise des digressions, le montage doit trouver un équilibre entre le respect de cette temporalité, l’identité de chacun·e et les contraintes de diffusion. Nous imaginions que la transcription automatique serait un atout pour un gain de temps facile5. La pratique nous a poussées à ne pas retravailler les premières versions transcrites, toutes de qualité médiocre, dont les corrections se seraient avérées chronophages. Nous avons choisi d’utiliser ces transcriptions brutes comme support de repérage des thématiques, puis de travailler directement sur les enregistrements et leurs codes temporels pour construire le montage. En réalité, je n’aurais jamais pu faire ce travail toute seule : à un moment donné, l’oreille n’entend plus rien. Annick Boissel et Isabelle Gras n’ont cessé de réécouter avant la diffusion en ligne.
En conclusion, l’expérience a été épatante. Les podcasts ont été l’occasion de renouveler ma manière d’aborder les questions juridiques et éthiques liées aux données de la recherche dans leur complexité mais aussi de comprendre combien la diversité des situations rencontrées impose d’écouter les objectifs des chercheur·es avec attention et d’adapter les réponses à chaque projet scientifique.
Cette expérience a également transformé ma pratique professionnelle d’archiviste. Ces dernières années, j’ai réalisé de nombreux entretiens, dans le cadre de projets de recherche ou pour contextualiser des fonds d’archives. Sans y avoir véritablement réfléchi, j’imaginais qu’un entretien destiné à un podcast relevait d’une démarche comparable et que ces enregistrements pourraient, le cas échéant, rejoindre, eux aussi, des fonds d’archives. Dès le premier enregistrement, j’ai pourtant compris que ces deux exercices répondent à des logiques distinctes. Les questions d’un podcast doivent aller à l’essentiel ; elles s’inscrivent dans un travail d’écriture, de sélection, de montage et de mise en récit destiné à rendre un sujet accessible à un large public. À l’inverse, l’entretien de recherche est conçu comme une source primaire : il documente une enquête, conserve la richesse d’un témoignage et peut être réinterprété dans d’autres contextes scientifiques, à condition que son cadre de production soit connu. L’un produit une source, l’autre construit une médiation.
Merci au réseau Urfist de l’opportunité de mener ce projet et de vivre cette double expérience professionnelle. Découvrir les questionnements des chercheures et des chercheurs, leur manière d’appréhender les enjeux éthiques et juridiques de leurs travaux, tout en expérimentant le podcast comme outil de médiation scientifique, a été particulièrement stimulant. J’espère que cette série contribuera, à son tour, à nourrir de nouvelles réflexions et à encourager des pratiques toujours plus responsables dans le partage des données de la recherche.
Bonne écoute ! https://ethiquedroit.hypotheses.org/tag/jurethic-playlist
Les podcasts, en synthèse :
- Une équipe de trois personnes : Annick Boissel (mise en son), Véronique Ginouvès (création et entretiens), Isabelle Gras (réécoute et voix).
- Un titre : #Jurethic playlist
- Une musique : Arabesques sélectionnée sur la plateforme Freesound.org par Annick Boissel et placée par son auteur, Vrymaa, sous licence CC-0.
- Une structure systématique en trois parties : présentation, le type de données, les questions éthiques et juridiques qui se posent pour leur diffusion
- Des remerciements : signalement de l’appel à contribution du GIS URFIST, les voix, les unions régionales de formation à l’information scientifique et technique qui ont accompagné cette réalisation.
Crédits photographiques : Lustre de la mosquée de la citadelle d’Erbil, photogr. V. Ginouvès, mars 2026, CC-BY.
- Le projet JuréthicPlaylist était lauréat du 3ème appel à projet du GIS Réseau Urfist, il était porté par Véronique Ginouvès, archiviste et ingénieure de recherche au CNRS, et Isabelle Gras, conservatrice des bibliothèques au SCD d’Aix-Marseille Université. Ensemble, nous avons publié un ouvrage collectif : La diffusion numérique des données en SHS. Guide de bonnes pratiques éthiques et juridiques, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2018, 340 p. (Digitales), URL : https://hal-amu.archivesouvertes.fr/hal-01903040 [consulté le 26 octobre 2018]. Le projet a été présenté lors des journées de restitution du GIS Réseau Urfist (AAP 2022) le 23 juin 2025 : https://gisurfist.hypotheses.org/2048 – intervention mise en ligne sur le site de l’Urfist. [↩]
- Annick Boissel, archiviste indépendante, a réalisé le travail de mise en son et d’organisation, Isabelle Gras a réécouté tous les podcast et prête sa voix à l’introduction et la conclusion, moi-même propose le sujet et réalise l’entretien. Toujours bienveillantes et intéressées elles m’ont convaincues de l’intérêt de chacun des enregistrements. [↩]
- L’entretien du podcast n° 6 dure deux heures mais il rend compte du contexte de la recherche en Guyane, ce qui implique un long préambule. [↩]
- AAaaah, le coup sur la table ! Gasp, l’éternuement intempestif ! Grrrr le clic nerveux du bouchon de stylo bille… Ces bruits – et ceux extérieurs, en particulier les climatisations – sont à anticiper alors que l’on est centré sur les contenus. [↩]
- Toutes les transcriptions ont été réalisé avec l’outil Whisper sur l’espace Sharedocs de l’IR* Human-Num, donc confinées. [↩]
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Véronique Ginouvès (4 septembre 2026). Fabriquer des podcasts pour interroger les pratiques juridiques et éthiques en SHS : retour d’expérience. Archives de la recherche & Phonothèque de la MMSH. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16q3u