Vendredi 29 mai s’est tenu la journée de lancement du programme « Tafukt n ddin : renouveler la compréhension des pratiques de l’islam par ses marges, du fonds Roux au fonds Si Brahim al Kunki et al. », projet de recherche co-porté par Malika Assam et Véronique Ginouvès, soutenu par l’IRCAM, l’IFI, le CJB et l’UMR TELEMMe. Le projet a notamment pour but de mettre en valeur les acteur·trices amazigh.e.s dans la construction de savoirs sur les pratiques religieuses de deux espaces berbérophones du Maroc en s’appuyant sur le “fonds Roux”. Pour cette première matinée l’objectif était de réfléchir aux perspectives du projet, en particulier, à la décolonisation du fonds d’archives et de manuscrits.
La matinée s’est déroulée en deux parties. La première a présenté le fonds et le programme.
Présentation des archives des manuscrits du fond Roux – Akenku par Maria Luisa Langella (IREMAM)
Le programme s’appuie majoritairement sur les archives et manuscrits du fond d’Arsène Roux qui était un arabisant et berbérisant français qui s’installa au Maroc sous protectorat à partir de 1913 (pour en savoir plus : https://calames.abes.fr/pub/ms/FileId-4614). En raison de son grand intérêt pour les dialectes et les langues de la région, il décide de poursuivre ses études afin de se spécialiser dans les langues berbères. Suite à cela, il fonde et devient le directeur du collège berbère d’Azrou en 1927. L’objectif de ce collège est de former une petite élite berbère qui aiderait l’administration du protectorat français. Cependant, ce collège lui a également permis d’en savoir plus sur les communautés locales à travers les devoirs distribués à ses élèves qui ont rédigés des devoirs de vacances sur des cahiers d’écolier, ce qui fait de ce fonds une source fondamentale d’information sur les sociétés amazighes (culture, religion, mythes…). Par ailleurs, à l’aide de ses collaborateurs locaux, notamment Si Brahim Aknku, Arsène Roux a rassemblé plusieurs documents en arabe et en tachelhit, dont des documents administratifs, des manuscrits, des recueils de traditions orales, recueillis dans la région du Maroc central et du Sud. Dans ces archives, on a également trouvé des fiches lexicographiques qui ont servi à la constitution de plusieurs dictionnaires berbères (ex: celui de tamazight disponible en ligne et celui publié par Harry Stroomer sur la tachelhit).
Voir diaporama : Diaporama ML Langella
Présentation du programme, état d’avancement et perspectives par Malika Assam (AMU-IREMAM) et Véronique Ginouvès (MMSH).
Arsène Roux a montré un véritable intérêt et attachement à la langue et la culture berbère. Il a institutionnalisé la recherche sur ce monde grâce à l’orientation des collèges dont il a eu la direction. En effet, plusieurs axes suscitent l’intérêt de l’étude du fonds Roux-Aknku. Le projet “tafukt n ddin” s’intéresse particulièrement au rôle des Amazighs dans la construction de savoirs sur la religion, depuis les marges berbérophones du monde musulman, grâce à l’exploitation de ce fonds. Ainsi, nous nous intéressons à la compréhension des pratiques religieuses dans ces manuscrits. Par ailleurs, Arsène Roux a développé les méthodes d’enquête avec ses élèves et leur donnait comme devoirs de vacances des enquêtes sur des questions précises afin d’en savoir plus sur le monde amazigh. Un deuxième point est la décolonisation de ce fonds. La première étape a été de renommer le fonds pour que se soit clairement informé qu’Arsène Roux, n’a pas travaillé seul et que tous les participants ont été importants pour la construction de cet ensemble documentaire. Au moment de la rédaction du programme nous avions choisi de l’appeler “Roux-Al-Kunki”, Mohamed Oubenal nous a expliqué que d’un point de vue vernaculaire “Roux-Aknku” était plus correct car cela reprenait la dénomination en berbère par les communautés concernées. De ce fait, il sera fondamental d’étudier ces fonds en collaboration avec des communautés amazighes locales, pour qui ces manuscrits et ces cahiers ont une importance sociale et culturelle.
Ainsi, les co-porteuses du projet imaginent pouvoir un jour, après une recherche des ayants-droit, restituer symboliquement des cahiers aux familles des élèves. La loi n° 2026-351du 9 mai 2026 facilite désormais, “la restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite” dans le cadre du contexte colonial. Les co-porteuses souhaitent aussi partager tout le travail de documentation et les fichiers numériques aux institutions et à la société civile marocaines. Elles ont signalées à l’occasion de la matinée, qu’elles ont obtenu un nouveau financement à travers le consortium Distam qui va permettre d’organiser la venue en résidence numérique d’un collègue marocain, Mustapha Merouan, inspecteur de tamazight, à qui l’ensemble des cahiers sera mis à disposition. Cette résidence permettra pour la première fois d’avoir une vision globale du corpus, et de réfléchir aux questions qui se posent pour la transcription des cahiers, l’analyse des dessins, et la prise en compte des différents niveaux d’écriture comme de la façon dont le berbère est écrit, en caractères latins aménagés. Il sera nécessaire de dresser l’inventaire des signes diacritiques pour la transcription des langues amazighes (chevrons, points, traits sur ou sous certaines lettres, epsilon grec) mais aussi de réfléchir à la transcription des différents niveaux d’écriture (devoir de l’élève, appréciations du maître, annotations diverses de l’enseignant pour l’élève ou, en tant que berbérisant, la mise en exergue d’éléments du lexique pour ses propres travaux).
Le récolement et la mise en ligne des manuscrits du fonds Roux-Akenku par Redha Radoua un étudiant en codicologie (AMU-ALLSH).
L’objectif de la mise en ligne est de rendre accessibles ces manuscrits et de ne pas les abîmer par les consultations. Ainsi les manuscrits sont numérisés et mis sur Nakala, ensuite, leur description est mise sur Calames (outil de recherche et de catalogage). De plus, Redha écrit des billets de blog et retranscrit certains manuscrits. Son projet dont la mise en œuvre a déjà commencé, est d’entraîner l’intelligence artificielle pour reconnaître les caractères et les transcrire, pour une meilleure recherche et compréhension.
Voir diaporama : Diaporama Redha Radoua
Retour de Jean – Michel Abboud, étudiant en histoire (AMU-ALLSH).
Les cahiers d’écolier sont importants pour comprendre le rapport entre l’écolier et son enseignant, ils permettent de se questionner sur l’éducation, l’utilisation du français dans les devoirs, le rapport à la laïcité. Ils interrogent également la notation du maître et la façon dont Arsène Roux les utilise pour mener à bien ses recherches. Enfin, en les parcourant, JM Abboud a tenu à noter combien A. Roux semble être proche de ses élèves.
Voir diaporama : Diaporama J-M Abboud
La deuxième partie de la matinée, se voulait plus réflexive dans l’objectif de proposer des pistes de recherche sur le fonds, désormais renommé “Roux-Aknku”, en particulier sur les aspects religieux et la production des savoirs.
Types, savoirs écrits en amazigh et perspectives de recherche par Aboulkacem El Khatir (IRCAM)
A. Roux a utilisé sa pédagogie comme outil de collecte d’information jusqu’en 1935. Il fait produire des ethnotextes mais également des matériaux oraux standardisés concentrées sur la région marocaine de 1913 à 1935. A partir de 1935, il s’installe à Rabat au collège Moulay Youssef où il développe une méthode d’enquête avec des collaborateurs, s’intéressant à l’éducation traditionnelle et aux manuscrits locaux. Les traditions lettrées berbères sont documentées à partir du XVIe siècle (avant il n’y a que des fragments de manuscrits) du fait de la reconfiguration du pouvoir au Maroc (centralisation et chérifisme) et de l’institutionnalisation des zaouias à partir de cette période. Abdellah Aznag, membre d’une zaouia s’inscrit dans un processus de normalisation du berbère car il a légitimé le fait d’écrire en tamazight et a essayé de reconstruire la langue.
Imazighen face à l’institution scolaire : une exploration des cahiers d’écoliers du collège d’Azrou par Mohamed Oubenal (IRCAM)
Avant l’apparition d’institutions scolaires françaises, les communautés berbérophones acquéraient le savoir à la madrasa coranique pour ensuite s’orienter vers le commerce notamment dans les grandes villes à proximité. Or, à partir de l’établissement d’écoles françaises dans les années 1920, se développe un rapport paradoxal avec l’école de la part des locaux. Ils sont réticents car ils supposent que les colons souhaitent conquérir les esprits après la conquête du territoire. Les cahiers permettent néanmoins d’aborder diverses thématiques concernant ces sociétés rurales à partir des questions données par roux mais qui posent la question des marges de manoeuvre des écoliers, face à une institution aussi bien scolaire que coloniale. Par exemple, des élèves choisissent de passer très vite sur certains sujets (qu’ils ne veulent pas documenter?) ; des aspects non attendus peuvent apparaitre: ainsi de la question du rapport à la modernité montré par le chant sur la bergerie “izlan xf lkuri” traduit par Assou ou Said.
Le fonds Roux-Akenku et ses manuscrits du point de vue des études arabes et de l’islamologie par Farès Gillon (AMU-IREMAM)
La première question posée par la collection des manuscrits est celle de sa constitution et de sa représentativité : en quoi donne-t-il une image du savoir de chaque époque concernée ? Ce fonds représente les intérêts personnels de Roux avec une littérature très locale. On y trouve seulement 4 manuscrits coraniques incomplets, des commentaires coraniques et des sources non locales par exemple les hadiths. Il n’y a quasiment pas de littérature spéculative (plutôt des éléments liés au soufisme dévotionnel). La collection offre l’image d’une vie islamique locale partagée entre pratiques dévotionnelles et normatives. Ainsi, selon Farès Gillon, il sera important de contextualiser ce fonds afin de mieux le comprendre et de faire appel à des spécialistes de domaines précis du savoir islamique. Il sera aussi important de contextualiser chaque manuscrit et son auteur et de documenter la diffusion et la réception de ces savoirs lettrés y compris au sein ds communautés locales où sont installées les zaouias.
Conclusion avec intervention de Karima Dirèche (TELEMME)
Ainsi, le fonds Roux-Akenku, constitue à la fois une bibliothèque de manuscrits, de fichiers lexicographiques mais aussi une collection de travaux d’enquête et de recherche menée par Arsène Roux et de nombreux acteurs marocains. Ce fonds, longtemps oublié dans des placards, n’a au départ intéressé que les linguistes ; les anthropologues se plongent désormais dans ces archives. En effet, les enjeux autour des études berbères se sont développés, la question de l’amazighité étant devenue politique notamment avec la reconnaissance de la pluralité des sociétés maghrébines et la revalorisation des langues et pratiques culturelles amazighes.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Manal Choukrallah (8 juin 2026). Compte-rendu de la matinée “Tafukt n ddin”, 29 mai 2026, MMSH. Archives de la recherche & Phonothèque de la MMSH. Consulté le 18 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16d00